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Juliette Mouline10 juin 2020

Suis-je trop noire pour être française ?

Je suis une femme noire privilégiée. Mon statut social ne m'a pas empêchée de subir le racisme depuis l'enfance. Il est temps que vous soyez tous des alliés, pour que ça change.

Par Juliette Mouline10 juin 2020

Trop noire pour être française est le titre d’un documentaire fait par Isabelle Boni-Claverie sur son expérience en tant que femme noire en France. C’est peut-être le documentaire dans lequel je me suis le plus retrouvée, car, comme elle, je suis une femme noire, française et venant d’un milieu privilégié. Son œuvre m’a fait comprendre qu’en dépit d’un capital culturel et social me faisant appartenir à la classe supérieure, je serai toujours trop noire pour être française.

Si j’écris aujourd’hui, c’est pour mettre à mal l’idée que l’on ne serait discriminé que lorsqu’on a un nom à consonance étrangère, un habillement dit « urbain », un accent laissant transparaître des origines étrangères ou un milieu social dit « populaire », ou que l’on n’a pas été suffisamment socialisé dans un univers « blanc » pour assimiler ses codes. C’est pour vous donner un aperçu de la vie d’une personne privilégiée racisée en France.

Mon nom est Juliette Mouline, je m’habille plutôt comme la fille d’un ministre africain (comme disent mes amis sur le ton de la rigolade), mon accent est plutôt celui d’une bourgeoise du 7ème arrondissement et j’ai été socialisée dans un environnement quasiment exclusivement blanc. J’ai été adoptée par une famille blanche, avec un papa haut fonctionnaire, un grand-père Commissaire en Chef de la Marine et Directeur Général d’une très grande entreprise française et un autre grand-père Vice-Amiral, tous décorés de la Légion d’Honneur.

On pourrait croire qu’avec un tel environnement, j’ai été protégée des discriminations et du racisme. Ce n’est évidemment pas le cas. Le fait d’être une femme noire en France m’a amenée plus d’une fois à subir des situations absurdes. J’ose à peine imaginer mon vécu si la vie m’avait été moins favorable sur le plan social.

Elle criait le racisme que sa fille venait de subir

Mon premier souvenir remonte à l’école maternelle. Toutes les petites filles étaient attroupées autour d’un objet magique, une barrette rose ou multicolore. Je demandais timidement à pouvoir à mon tour toucher le précieux ornement. La sentence tomba vite : « Tu n’as pas droit d’y toucher, tu es noire comme le caca. » J’ai relaté l’événement à ma maman ainsi qu’à mes frères et sœurs, le mot d’ordre fut de leur répondre le lendemain : « Vous êtes blanches comme des cachets d’aspirine. » Aussitôt dit, aussitôt fait.

Les questions des enfants, bien qu’innocentes, étaient aussi source de remise en question : « Pourquoi tu as d’aussi grosses lèvres ? Pourquoi tu as d’aussi grosses fesses ? » Heureusement, la découverte de Jennifer Lopez et de Beyoncé finit par me convaincre que j’avais plutôt gagné à la loterie génétique !

Vers mes 12 ans, je me promenais vers Sèvres-Babylone avec ma maman quand une femme qui me fixait depuis un long moment se mit à sauter autour de moi en poussant des cris de singe et me cracha à la figure. Je n’ai pas bougé, je n’ai rien dit, je ne comprenais même pas ce qui venait de se passer. Seuls les cris de ma maman m’ont ramené à la réalité, elle criait le racisme que sa fille venait de subir, menaçant d’appeler la police ou sa sœur avocate. Une autre fois, ce fut une femme sans domicile fixe à qui je voulais donner de l’argent qui me répondit de « rentrer chez moi », car la France, ça ne pouvait bien évidemment pas être chez moi.

Quand on vivait en Pologne, alors âgée de seulement 8 ans, les passants changeaient carrément de trottoir à ma simple vue. Je me souviens que ma maman me serrait la main un peu plus fort que d’habitude.

Je ne peux pas arrêter d’être noire, ni de subir le racisme

L’adolescence arriva. J’étais scolarisée dans un lycée ethniquement divers et à la pause déjeuner, avec des amis, nous sommes allés nous asseoir sur les marches d’un immeuble. Une noire, un maghrébin et un blanc, assis ensemble à discuter de tout et de rien, jusqu’à ce qu’un policier vienne nous voir, exigeant nos papiers d’identité (qui vient avec sa carte d’identité au lycée ?), maniant sa matraque d’une façon spectaculaire pour mettre fin à notre conversation. Nous lui avons demandé calmement quel était le problème, sa réponse fut que les habitants de l’immeuble se plaignaient du bruit. Nous étions assis sur ces marches depuis exactement 5 minutes, nous n’étions pas bruyants, en revanche j’étais noire et mon ami maghrébin.

Être noir.e ou blanc.he est une construction sociale et politique. Rokhaya Diallo décortiquait le concept de « blanchité » sur Slate en 2019, suite à la polémique autour du racisme anti-blanc.

L’incident n’a pas été traumatisant pour moi, car je savais qu’à tout moment, il me suffisait de dire que mon papa était le Sous-Préfet de cet arrondissement et que s’il avait un problème, il pouvait lui en parler directement. Je ne l’ai pas fait, mais le soir même j’en ai informé mon père. Le coup de fil fut bref : mon papa appela le commissariat, expliqua les événements, le policier potentiellement raciste fut identifié à une vitesse surprenante. Car, oui, il savait très bien qui était ce policier raciste qui s’amusait à intimider les jeunes du quartier en roulant des mécaniques avec sa matraque. Il eut un rappel de la part de sa hiérarchie, pas parce que l’on venait de découvrir ses tendances discriminatoires mais parce que mon père, un homme blanc et haut placé voulait que l’on rende des comptes, et refusait que SA fille soit traitée comme une citoyenne de seconde zone.

Si lire les quelques exemples de discriminations que je viens de décrire vous fatiguent, vous mettent mal à l’aise ou vous agacent, il vous suffit d’arrêter de lire. En revanche, je ne peux pas arrêter d’être noire, et je ne peux pas non plus arrêter de subir le racisme et la discrimination…

Ma mère blanche, on ne la bloque pas dans le sas de sécurité

Moi aussi, je suis fatiguée, mal à l’aise et agacée quand on refuse de me prendre dans un salon d’une chaîne de coiffure, car on ne coiffe pas « mes cheveux ». J’ai beau rétorquer que si on ne coiffe que les cheveux lisses il vaut mieux ouvrir en Lettonie, seul l’appel indigné de ma maman au manager me permettra d’avoir le droit de payer pour que l’on me coiffe. Autant vous dire qu’aller chez le coiffeur est plus une source de stress que de plaisir pour moi… entre les plaintes de la coiffeuse « malchanceuse » qui doit s’occuper de mes cheveux « difficiles », et la réponse plus fréquente qu’on m’oppose : non, on ne coiffe pas les gens comme moi ou alors il faut payer le double… Le racisme s’arrange parfois avec des intérêts supérieurs, comme l’argent.

Moi aussi je suis fatiguée, quand ma sœur blanche qui a repéré un studio pour moi sur le groupe « Mums du 7ème » se sent obligée de préciser que c’est pour sa sœur et que sa sœur est noire. Tout ça par peur que je reçoive un accueil glacial ou carrément, un refus de visite.

Ma fatigue, mon ras le bol, ce n’est absolument rien en comparaison de ce que vivent mes frères et sœurs noirs qui ont un nom à consonance étrangère, qui ont un accent enrichi de l’héritage de leurs parents ou grands-parents, qui n’ont pas un beau-frère commissaire de police ou une tante avocate en cas de contrôle de police injustifié. Eux qui n’ont pas une maman blanche qui peut se rendre à la HSBC de l’avenue de Breteuil pour faire valoir qu’elle, contrairement à sa fille, on ne la bloque pas dans le sas de sécurité. On ne lui demande pas trois fois sa carte d’identité, ni même une seule fois d’ailleurs…

Soyez de vrais alliés de la cause noire en France

J’applaudis à la dénonciation du racisme subi par George Floyd et par Adama Traoré (à bas bruit), et je suis très préoccupée par la violence du système carcéral envers les hommes noirs. Si j’écris tout cela, c’est pour vous demander d’être de vrais alliés de la cause noire. Pas seulement aux États-Unis mais aussi en France, de ne pas vous contenter de poster un carré noir sur Instagram. C’est pour vous demander de regarder avec sincérité la diversité dans votre propre vie (amis, travail, famille). Et non, je ne parle pas de votre secrétaire, de votre femme de ménage, ou de « l’amie noire » que chacun d’entre vous prétend avoir.

Virginie Despentes publiait le 3 juin 2020 une lettre à ses « amis blancs », une autre incitation à s’allier à la lutte. Une lecture par Augustin Trapenard sur France Inter.

C’est pour vous demander si, cette fois, vous allez dire quelque chose quand vous verrez quelqu’un être victime de racial profiling. Si vous aurez le courage de remettre en place votre « oncle raciste » au prochain repas de famille. Si, en toute honnêteté, ça ne posera pas de problème si vos enfants ont des conjoints noirs. Car la diversité c’est souvent mieux chez les autres…

C’est pour demander à toutes ces marques de mode, aujourd’hui solidaires, si dans leurs campagnes j’aurai le plaisir de voir des mannequins noirs et pas de façon anecdotique. Si, quand j’irai dans leurs magasins, le videur ne sera pas le seul employé noir que je puisse identifier. Si, dans leurs bureaux, je pourrai voir des personnes racisées à des postes-clés. C’est pour poser ces mêmes questions aux magazines de mode : verra-t-on des photographes, des stylistes, des maquilleurs noirs ? Je parle de cette industrie car, en tant que jeune femme, c’est là que l’on a envie de pouvoir s’identifier en feuilletant les pages d’un magazine.

Un jour, cet homme noir sera mon fils

Aux artistes français : allez-vous promouvoir une vraie diversité dans le casting du prochain film dans lequel vous jouerez ? Le rôle pour une minorité visible sera-t-il autre chose qu’une caricature de sa communauté ? Si par miracle, un des rôles principaux est noir, est-il payé autant que vous (cf. Aissa Maiga) ? Prenez conscience du nombre de fois où vous avez été interviewés par une personne noire en 20 ou 30 ans de carrière.

La lutte contre le racisme est intrinsèquement liée aux manifestations actuelles contre les violences policières. Yasmine, Jérémy et Malik en parlaient dans notre dernier podcast.

Mettre fin au racisme et à la discrimination, cela commence avec chacun et chacune d’entre vous, en vous interrogeant. Demandez-vous s’il y a des noirs dans votre immeuble, dans l’école de votre enfant, dans votre entreprise au niveau managérial. Posez-vous la question en conscience de votre rapport à toute différence. Questionnez vos propres réactions quand vous voyez un homme noir en survêtement et que, d’instinct, vous serrez un peu plus fortement votre sac…

Un jour, cet homme noir sera mon fils.

 

Juliette, 26 ans, salariée, Dakar

Crédit photo © Juliette Mouline 

Ce témoignage est à retrouver également sur Le Huffpost.

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1 réaction

  1. Bien écrit . Décapant , subtil ….
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