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Anatole S.24 octobre 2019

Runner tu connais ? J’ai été le larbin d’un hôtel de luxe

Mon job d'été dans un hôtel de luxe, c'était une sacrée expérience de la hiérarchie et des relations clients. Runner, c'est épuisant !

Par Anatole S.24 octobre 2019

Amateurs de restaurants gastronomiques ? Vous aimez, donc vous asseoir tranquillement à table et déguster des mets raffinés et des vins fruités. Mais vous ne vous doutez pas de toutes les petites mains qui ont permis à vos plats d’arriver devant vous. Vous connaissez le chef et ses commis ? Le serveur ? Il en reste un peu connu, dans l’ombre : le runner.

« Marathonien de la restauration », « commis de salle » ou « homme à tout faire ». En postulant pour ce job d’été peu connu, je ne m’attendais pas être surnommé de plusieurs manières. Mais surtout, je ne m’attendais pas à faire les tâches qui m’ont été imposées pendant plus d’un mois dans ce grand hôtel de luxe pas très loin de la place Vendôme. Pour moi, c’était un privilège de pouvoir travailler dans un endroit comme ça !

D’autres « petites mains » que les « hommes à tout faire » travaillent dans l’ombre : les femmes de ménage. Employées à faire un travail pénible pour un maigre salaire, elles s’épuisent. À l’hôtel Ibis Clichy-Batignolles, elles sont en grève depuis juillet 2019 pour dénoncer leurs conditions de travail. Libération en parle : « Si on gagne, ils ne profiteront plus de nous »

J’étais donc runner dans cet hôtel de luxe pendant le service du matin – la tranche 6h30-15h30 – et je m’occupais du service en salle et en chambre. Il fallait être motivé, discipliné, efficace, rapide et à l’écoute. Dès 6h30, les premières commandes du « room service » étaient passées. Les clients commandaient depuis leur chambre et les runners devaient arriver le plus vite possible avec des plateaux de plusieurs kilos pour les satisfaire. C’était toujours perturbant et très intrusif de rentrer dans leur chambre, de les voir en robe de chambre ou en sous-vêtements. J’avais l’impression de rentrer chez eux. Je devais aussi veiller à la propreté des lieux. Changer les housses blanches des sièges, courir à la buanderie ou enlever les miettes du service de la veille. Mais aussi disposer quelques bougies sur les tables, les allumer, débarrasser les petits déjeuners des chambres. Bref, tout un tas de petits services. Et les chefs de rang étaient continuellement présents pour vérifier le travail ou rappeler la consigne.

Le runner, c’est une sorte de robot entre la cuisine et la salle

Mais le gros de la journée avait lieu durant le service du midi. C’est là où ça se gâtait. Ce service pouvait comptabiliser plus de 100 réservations et près de 200 couverts (personnes quoi). C’était la partie que tous les runners redoutaient. Je devais porter les plats sur des grands plateaux jusqu’en salle. Ensuite, un serveur prenait les plats pour les poser sur la table du client. Ce n’était pas très compliqué, mais éreintant. Pendant plus de trois heures, j’étais une sorte de « robot » entre la cuisine et la salle de service. On n’avait pas le temps de parler ; il fallait exécuter la tâche le plus rapidement possible tout en se coordonnant parfaitement avec le serveur. Dans ces moments-là, le client était « roi » et tout devait être fait pour qu’il soit dans les meilleures dispositions : il n’était pas rare de devoir renvoyer un plat en cuisine.

Durant les moments de rush où j’étais « dans le jus » (c’est-à-dire très occupé), la pression des supérieurs était énorme. Ils vérifiaient tout, exigeaient un travail toujours plus rapide, s’énervaient. L’ambiance au sein du personnel était difficile. Parfois, les chefs de rang insultaient les serveurs ou les serveuses quand le travail était « mal fait » : « Mais elle est vraiment conne celle-là ! » Ou : « T’es nul. » J’avais pensé, naïvement, à un milieu où l’entraide était une valeur fondamentale au même titre qu’une communication calme et transparente. Mais j’ai vite déchanté quand j’ai vu la pression et l’ambiance. Comme ce jour où on m’a interdit de faire un revers à ma manche sous 40 degrés.

Tâches ingrates, responsabilités et heures supp’

Le runner peut aussi s’occuper des chambres en préparation pour les nouveaux clients : approvisionner tous les mini bars de toutes les chambres de l’hôtel et facturer les clients qui avaient pris les boissons payantes. Pour connaître les arrivées et les départs, il fallait être en relation constante avec la réception. Dès mon troisième jour au sein de l’hôtel, j’ai été confronté à cette tâche. Très étrange d’avoir une si grande responsabilité au bout de si peu de temps. Je devais répondre aux ordres de la réception : « Tu peux aller voir en chambre 303 si elle est bon état, la cliente attend en bas. Maintenant ! » J’abandonnais ma tâche pour vérifier.

J’ai aussi été perturbé par la question des heures supplémentaires et des fameux « tips » ou pourboires. Le métier de runner implique des horaires flexibles. Trop flexibles. Les chefs de rang pouvaient retarder ta sortie de près d’une heure ou deux. Un jour, mon chef m’a dit : « Il y a encore beaucoup de monde en salle, tu restes encore 1h30. » Et j’étais obligé, pas de négociation. C’était : « Tu es là, tu écoutes et tu restes. » Mais après une journée de travail et 20 km de marche, difficile de prendre ça avec plaisir. J’étais fatigué.

Mais, un job étudiant ça peut être kiffant ! Être vendeuse, Violette a adoré, #MeilleurJobÉté.

Comme le serveur, le runner a des pourboires en fin de journée. Environ 10% du pourboire du serveur. C’est souvent source de tensions quand on connait les efforts des runners et le peu de différence qu’il y a avec les serveurs. Je n’ai pas touché plus de 12 euros de pourboire lors de mes services. Un serveur, lui, pouvait toucher 120 euros.

Alors oui, j’ai travaillé dans un hôtel de luxe, j’ai beaucoup couru, beaucoup transpiré (car c’était une période de canicule) et gagné environ 1500 euros net et 250 euros de pourboire. Mais ce salaire ne compense pas la pénibilité du travail. Bien au contraire, il justifie l’indifférence : les runners vont courir encore longtemps avant d’être reconnus.

 

 Anatole, 19 ans, étudiant, Le Plessis Robinson

Crédit photo VisualHunt // CC0

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