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Rania C.14 décembre 2020

La République m’oppresse, pas mon voile

Dès que je mets un pied dehors, mon voile dérange... et les insultes fusent. Je veux pouvoir marcher dans la rue, être embauchée, accéder aux plateaux télé. Je ne veux pas d'une France où je dois vivre cloîtrée.

Par Rania C.14 décembre 2020

La première fois qu’on m’a arrêtée en pleine rue, j’étais avec ma grande sœur et une amie à elle. On marchait près d’une route, un homme a sorti la tête de la fenêtre de sa voiture en conduisant et nous a aboyé : « RENTREZ DANS VOTRE PAYS, IL N’Y A PAS DE FEMMES VOILÉES EN FRANCE. » Comment réagir face à ce genre d’individus quand on a que 15 ans ?

Que sera la France de demain pour une femme voilée ? Une femme voilée ne peut pas se balader sans se faire insulter ou mal regarder, comme si on lui reprochait quelque chose. J’ai ce sentiment à chaque fois que je mets un pied dehors.

De toutes les discriminations que j’ai subies, celle qui m’a le plus marquée venait d’un jeune papa qui a dit à son fils âgé d’à peu près 5 ans, en me pointant du doigt : « Regarde, il y a une chauve-souris en plein jour. » J’étais tellement désolée pour le petit gars d’avoir un tel père… Les parents sont censés nous apprendre le respect et le savoir-vivre, pas la violence gratuite.

Je ne veux pas jouer un rôle

Quand les gens m’insultent, je me retiens de mal réagir, parce que je dois montrer un bon exemple de ma religion. Je remercie mes copines qui me soutiennent et qui répondent à ma place. Elles ne sont pas forcément toutes musulmanes, mais elles ressentent ma colère et ma rage. Je me souviendrai toujours de ce que m’a dit ma meilleure amie : « Souris aux cons qui t’insultent, ils se sentiront encore plus cons. »

Quand je parle de ces regards des autres avec des amies et avec ma famille, elles me disent souvent que ça va passer, que le temps va arranger les choses, mais en fait… non. J’ai l’impression que tout ça se dégrade.

Pour autant, je n’ai jamais changé de tenue vestimentaire. J’ai toujours été fidèle à moi-même et je le resterai, parce que ça me représente et ça reflète qui je suis. Je ne veux pas jouer un rôle.

« Mets autre chose que ton voile pour mettre toutes les chances de ton côté »

On dit souvent que les femmes voilées sont oppressées par leur mari, par leurs proches… On parle beaucoup au nom des femmes voilées mais on n’en voit aucune sur les plateaux télé, ou très peu. Être voilée aujourd’hui en France est très difficile. La société devrait s’adapter aux différentes personnes qui la constituent.

Elles doivent fuir le secteur public… ou carrément à l’étranger. En France, une femme voilée peine à travailler. Une enquête éclairante du média The Conversation.

Quand j’étais petite, on a proposé à ma mère de nous accompagner à la piscine, mais elle ne l’a pas fait parce qu’elle aurait été obligée d’enfiler un maillot. En première, j’étais très intéressée par le métier d’infirmière. J’ai donc eu un entretien avec une infirmière au sein d’une clinique privée. À la fin, on a fait un débriefe des choses que je devais améliorer et, de fil en aiguille, on en est venu au port du voile et à ma longue robe : « La prochaine fois, pour tes autres entretiens, il faudrait que tu mettes autre chose pour mettre toutes les chances de ton côté. » Ce qui m’a choquée, c’est que c’était une musulmane aussi. J’ai l’impression qu’on m’impose une tenue vestimentaire, une personnalité, comme un « jeu de rôle ».

J’ai une amie qui a un doctorat en psychologie, une cousine qui a un master en lettres… Et des amies de la famille ont des diplômes en poche, mais ne peuvent pas travailler à cause de leur voile. Combien de femmes ont des bac +2, des licences, des masters, des doctorats, sont ingénieurs, et se retrouvent cloîtrées chez elles parce qu’elles portent un bout de tissu sur la tête ?

Je veux que la France me donne ma chance

Moi, j’ai eu mon bac STMG en marketing en 2017, j’ai été à la fac en LEA (langues étrangères appliquées) pour faire commerce international. Je me cherche encore mais je suis sûre d’une chose : je ne retirerai pas mon voile parce que ce serait admettre que je renonce à ma liberté.

J’aime la France, mais je veux que la France me donne la chance d’être qui je veux vraiment. Les femmes voilées sont aussi cultivées et modernes. J’ai aussi envie d’étudier, envie de travailler, de m’épanouir professionnellement. On oublie que dans « femmes voilées », il y a le nom « femmes » avant. Si déjà on pouvait nous considérer comme des femmes, ça serait un grand pas.

Khadidja est noire, musulmane, issue de quartier. Dès le lycée, on lui a toujours laissé penser que certains métiers lui seraient inaccessibles. Alors aujourd’hui, avec Guett’Up, elle donne ce qu’elle aurait dû recevoir.

On parle souvent de libertés en France, mais je n’en vois aucune, elles sont contredites par des lois. Je parle de la loi sur le séparatisme religieux, dans le milieu professionnel. On devrait plutôt habituer les gens à voir des femmes voilées au travail pour ne pas faire d’amalgame du style « toute femme voilée est forcément oppressée. »

 

Rania, 22 ans, en recherche d’emploi, Rennes 

Crédit photo Unsplash // CC Hossam M Omar

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2 réactions

  1. Bon courage, tu devrais créer une association qui permettrait l’insertion professionnelle des femmes voilées…

  2. Toutes ces situations sont indignes et ne devraient pas exister, je te souhaite beaucoup de courage et j’admire le fait que tu ne veuilles pas retirer ton voile pour te “donner plus de chances” !

    En revanche, je trouve le titre de l’article très mal choisi. Ce n’est pas la République, ni même la France, qui oppresse. Dire ça, c’est dire que dans les lois françaises il y a des discriminations. Or, les lois en France promettent tout l’inverse. Ce n’est pas la République qui est en cause, ni même “la France”, mais bien des individus, un climat de société. La nuance est fondamentale : elle signifie qu’il n’y a pas de racisme d’État.