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Clara A.3 novembre 2020

Liberté pédagogique : je prends en compte le ressenti de mes élèves

Professeure en REP+, je fais le choix de ne pas utiliser des supports qui me paraissent répéter des inégalités que mes élèves vivent au quotidien.

Par Clara A.3 novembre 2020

Dans les médias, ce qu’on entend, c’est que l’école républicaine ne doit faire aucune différence. Pourtant, mon quotidien dans le collège en REP+ dans lequel je travaille depuis deux ans ne ressemble en rien à celui dans un collège du centre parisien.

Dans mon collège du 93, ce sont des enfants qui viennent essentiellement de classes populaires. Il n’y a aucune mixité sociale. La plupart de leurs parents sont issus de l’immigration et surtout d’ex-colonies. Alors que nous, professeurs, sommes essentiellement blancs.

En enseignant le français ici, j’ai commencé à me poser des questions que je ne m’étais jamais posées avant, notamment pour construire mes cours. Par les commentaires et réactions de mes élèves, j’ai pris conscience du point de vue de l’enseignement que j’avais moi-même reçu, que j’allais enseigner, et qui est dispensé par les manuels scolaires. Un point de vue de dominant qui ne se soucie guère de savoir si les membres de la société sont ignorés, rabaissés, rejetés ou humiliés.

Heureusement, on a encore le droit à une liberté pédagogique. Celle des supports. Une liberté qui est aussi une responsabilité, celle qu’a exercée Samuel Paty. Alors, au moment de concevoir mes cours, je m’interroge sur l’effet qu’ils produisent et les représentations qu’ils véhiculent.

 « Exister en classe, est-ce forcément prendre la parole ? » Charles est professeur d’histoire-géographie. Il raconte au micro du podcast Fracas comment se construit le dialogue entre profs et élèves, et la liberté d’expression en classe.

Cette année, avec mes quatrièmes, on a travaillé sur le réalisme. On a commencé par un tableau de Manet, Le Déjeuner sur l’herbe. Les élèves ont été choqués par la femme nue au centre, ce à quoi je m’attendais. On en a parlé, on a expliqué ce qu’il y avait de dérisoire et de moqueur envers une classe dominante, la bourgeoisie. Ensuite, vu qu’on avait parlé des femmes nues, je me suis dit que ce serait intéressant de comprendre le travail de déconstruction que voulait faire Manet. J’ai donc voulu étudier l’Olympia, pour leur montrer qu’il avait fait le choix d’arrêter de représenter des figures mythologiques qui avaient le monopole du nu dans l’art. Pour leur expliquer que c’était une manière de glorifier les classes populaires que de choisir un sujet noble pour représenter une femme du peuple.

Une réalité toujours bien présente pour eux

Mais, en regardant à nouveau ce tableau et en repensant à mes élèves, je me suis dit que quelque chose allait vraiment les déranger. Notamment le rapport entre la femme blanche, nue, présentée comme une sorte de déesse et puis derrière, comme si ça ne comptait pas vraiment, sa servante, noire. J’ai vu tout de suite ce qui pouvait être insupportable dans cette représentation qui renvoie en plus à une réalité toujours bien présente pour mes élèves. Qui fait le ménage dans les familles riches aujourd’hui ? Des femmes noires.

En même temps, je me suis dit qu’un collégien de quartier favorisé et blanc ne se poserait sans doute pas la question. Je pense que moi, plus jeune, je n’ai pas tiqué sur cet aspect du tableau. Alors que, dans ce contexte, je me suis dit que la représentation de cette femme noire véhiculait une violence. Par habitude, j’imaginais déjà leurs questions, leurs réactions, et moi en train de contextualiser pour calmer leur indignation. Finalement, j’ai renoncé à étudier ce tableau aux vues de mes objectifs. Je me suis dit qu’il aurait sa place dans un autre ensemble qui permettrait de parler pleinement du problème qu’il leur poserait. Je ne voulais pas évacuer la question au détour d’une contextualisation historique rapide pour ne pas perdre l’objet du cours : le réalisme et le bouleversement de la peinture classique.

Je n’avais pas envie qu’on continue à présenter ce genre de choses aux élèves comme si ça n’allait avoir aucune résonnance chez eux. Mais c’est aussi un enjeu pour des élèves de centre parisien qui ne peuvent plus ignorer la représentation de cette femme noire… Et, par là, toujours adopter le regard d’un dominant, le regard d’un Blanc qui ne voit pas le problème. Le rire serait toujours du côté du dominant et finalement rejouerait un schéma extrêmement colonialiste, insidieusement, derrière une idée d’universalisme de l’enseignement.

J’ai donc préféré parler de la subversion de la peinture classique en utilisant L’enterrement de Courbet, cet enterrement de paysans sur grand format. Un format monumental pour représenter des personnes du peuple.

Je souhaite écouter leur ressenti et ce qui se passe dans leur quotidien dans mes cours

C’est la même chose quand je pense à Samuel Paty. J’appréhende la rentrée et la réaction des élèves. J’appréhende le moment où ils vont exprimer leurs pensées et si ils le feront librement. Parce que je n’ai pas du tout l’impression qu’ils aient le droit d’apporter un regard nuancé sur ce qui s’est passé, qu’ils aient le droit d’exprimer ce qui les dérange dans les caricatures de Charlie Hebdo.

Pour ma part, je trouve qu’elles véhiculent un humour de dominant, une surenchère dans le rapport de force et je ne les utiliserai pas, si ce n’est dans un cours d’Histoire, sur les attentats de 2015, la politique étrangère en France ou au Moyen-Orient. Autrement, je ne vois pas l’intérêt.

Djeb est enseignant dans le 93. Face au manque d’effectifs, de moyens et de soutien, difficile de tenir bon et d’exercer son métier.

Je ne remets pas en question le droit au blasphème. Mais, pour moi, se moquer de classes dominées, marginalisées, ghettoïsées, de leurs croyances, c’est une fois de plus renforcer cette inégalité.

C’est ce que je pense et je revendique le droit à la liberté pédagogique, celle qui me permet de réfléchir à l’évolution des contenus enseignés en relation avec les dynamiques sociétales. Et cette liberté est aujourd’hui mise à mal par les incitations gouvernementales à enseigner les caricatures de Mahomet.

Tout le monde est horrifié de ce qu’il s’est passé mais j’espère qu’on pourra quand même être en mesure de s’interroger sur nos enseignements et sur comment on peut réellement user de notre liberté d’expression sans oppresser. Parce que je refuse tout rapport de force ou surenchère avec mes élèves. Je souhaite écouter leur ressenti et ce qui se passe dans leur quotidien dans mes cours. Je n’ai pas d’intégristes dans mes classes et je n’entends pas lutter contre l’intégrisme armée de bourrage de crâne sur la laïcité et de la bonne liberté d’expression.

 

Clara, 29 ans, enseignante, Bagnolet

Crédit photo Hans Lucas // © Marjolaine Gallet

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1 réaction

  1. Je suis époustouflé par la qualité d’écriture et la justesse de vos propos. Les médias ne relaient que très rarement ce type d’articles, je vous félicite pour la fraicheur et l’élan motivant de vos écrits.
    Personnellement, en tant que professeur, ils m’ont motivé et donné encore plus de volonté de repenser l’éducation et les séquences que je préparerai pour les élèves. L’évocation du rapport dominateur, socialement non accepté bien que politiquement accepté, est quelque chose que j’avais toujours ressenti sans réussir à m’exprimer comme vous l’avez fait. Un grand bravo.

    Je ferai lire votre témoignage au maximum de gens, profs ou pas profs, qui, je pense, se sentiront portés par une envie de changer leurs pratiques.