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Joséphine L.16 avril 2021

Pédocriminalité : le mot « victime » m’a fait sortir de la culpabilité

J'ai été victime d'un pédocriminel. C'est en discutant avec l'assistante sociale et une autre victime que j'ai compris que ce n'était pas de ma faute.

Par Joséphine L.16 avril 2021

« Pourquoi je lui ai passé mon Snap ? » ; « Pourquoi j’ai continué à le voir ? » ; « Peut-être que je l’ai un petit peu cherché. » Plus j’en parlais, plus ça devenait réel, et plus je culpabilisais.

Quand je l’ai rencontré, c’était le printemps. Les oiseaux chantaient, il faisait beau. J’étais en fin de quatrième. Lui majeur, moi mineure, lors d’un entraînement de foot de mon petit frère. C’était son entraîneur adjoint. Sachant que j’aime bien foutre la honte à mon frère, j’ai crié son nom, limite en mode pom-pom girl. Il m’a dit : « C’est toi sa sœur ? » Il s’est mis à parler de mon frère, mais ensuite on a dérivé sur notre orientation scolaire. Très vite, on a compris qu’on n’avait pas le même âge : moi je parlais du brevet, lui de son alternance.

On a discuté, sans voir le temps passer. Le match s’est fini, il a proposé de nous raccompagner avec mon frère. Comme il pleuvait fort dehors, il est resté à la maison une petite demi-heure. Pas longtemps, mais suffisamment pour qu’on échange nos coordonnées. Il voulait avoir un de mes réseaux pour mieux contacter mon frère.

Mon frère fait des entraînements dans un endroit fréquenté, donc parfois je le croisais. Alors on se mettait à parler parce qu’on se connaissait. Au début, tout était correct. On sortait, on allait manger, on s’amusait. Vu qu’il était entraîneur pour enfants, je ne me suis pas méfiée. Il avait 24 ou 25 ans je ne sais plus, donc pour moi c’était un ami un peu vieux, mais tranquille.

Quand je disais non, il me boudait

Ma mère, elle, avait flairé le truc dès le début. Elle avait déjà tilté qu’il venait plus pour moi que mon frère. Elle m’a dit de ne plus le voir, mais elle n’a pas donné plus d’explications que ça. Elle m’a fait la morale : « T’es qu’une gamine, tu sais pas. » Je ne l’ai pas prise au sérieux. Certaines de mes copines avaient un ton un peu moralisateur. Pour elles, c’était de ma faute. Alors personne n’était au courant que je continuais de le voir, à part ma meilleure amie et mon petit frère.

En plus d’un travail de prévention et d’accompagnement aux victimes, l’association Les enfants d’Argus contribue à la recherche et l’arrestation de présumés pédocriminels aux côtés des forces de l’ordre.

 

Très vite, c’est devenu ambigu. Par exemple, c’était un rituel qu’on se fasse un câlin pour se dire bonjour. Ça me mettait mal à l’aise, mais je ne voyais pas le mal, du coup je n’osais pas forcément dire non. Et lorsque j’ai commencé à le faire, il me boudait. Au début, c’était surtout de la flatterie, en mode : « T’es trop jolie. » Puis, c’est passé à des commentaires plus déplacés sur mon physique. Il parlait de mes seins quand je courais. C’est là que j’ai commencé à tilter.

J’ai perdu le contrôle, il était littéralement partout

J’avais déjà vécu des trucs comme ça avec des gens de mon âge, et je savais que c’était bizarre. Alors j’ai essayé de fuir, de couper les ponts. Je ne répondais plus à ses messages, je n’allais plus aux entraînements de mon frère, et quand il passait à la maison pour le chercher je restais dans ma chambre. Puis, j’ai fini par le bloquer sur Snap. Je me disais qu’il finirait bien par passer à autre chose.

Au début, je pensais pouvoir gérer ça toute seule. Mais j’ai très vite perdu le contrôle. Il était littéralement partout : à la sortie des cours, sur le chemin de l’école, ou lorsque je sortais avec mes amies. Je vivais dans la peur, le déni et l’angoisse. Il a même pris contact avec l’une d’entre elles afin de faire pression et de me forcer à reprendre contact avec lui. J’étais en cours et on m’avait encore parlé de lui. Là, j’ai craqué. C’était la fois de trop.

La pause de la cantine terminée, je me suis enfermée dans les toilettes et j’ai chialé comme dans les films. Ma surveillante est passée par là, elle m’a posé des questions. Au début, je ne voulais pas le dire, mais elle a été très insistante. Elle m’a redirigée vers l’assistante sociale. Elle m’a aidée en me faisant comprendre qu’il n’y avait rien de normal, qu’il était plus vieux et que je n’avais pas à croire que c’était de ma faute. Elle m’a expliqué mes droits, que je pouvais porter plainte.

Le mot « victime » était tabou

Plus tard, on m’a fait rencontrer une autre victime qui était encore plus jeune que moi, et qui a subi des gestes déplacés de sa part. C’est là que j’ai compris que c’était vraiment grave. Quand j’ai rencontré l’autre jeune fille, j’étais plus énervée pour elle. En voyant la situation de l’extérieur, je voyais très bien que ce n’était pas de sa faute, et que ce n’était qu’une victime. Et je me suis dit : moi aussi. C’était lui qui avait un problème.

Pourtant, le mot « victime » était quasi tabou quand il s’agissait de parler de mon cas. C’était tabou pour tout le monde. Pour ma mère, j’étais responsable, je savais ce que je faisais. Les autres adultes avec qui j’en avais parlé évitaient un peu le mot. Peut-être pour me préserver ou bien pour éviter de me faire peur… sauf que ça ne m’a pas aidée.

Porter plainte même si ça n’aboutira pas

À partir du moment où je n’étais plus seule, ce mot est devenu légitime puisqu’il est passé au pluriel. Ce mot-là m’a fait comprendre que je n’avais pas le contrôle, et que ce n’était pas moi qui avais dérapé. Ça me permettait de déculpabiliser.

Il serait temps que la honte change de camp. La mère de Joséphine a considéré qu’elle était responsable de ce qui lui était arrivé… C’est également le cas de Zaïna : violée à 13 ans, sa mère l’a rejetée. Quant à Salomé, victime d’inceste, sa famille l’a forcée à retirer sa plainte.

Alors, j’ai décidé d’agir, portée par des mouvements comme #Metoo, et j’ai porté plainte il y a trois ans. Je sais que ça n’aboutira pas, mais c’était pour marquer le coup et affirmer que j’étais une victime. Ce mot me fait toujours peur. Je n’arrive pas totalement à me dire que je n’y pouvais rien, malgré tout le travail que j’ai fait. Parfois, j’ai encore honte que ce soit arrivé.

 

Joséphine, 16 ans, lycéenne, Beaumont-sur-Oise

Crédit photo Hans Lucas // © Amaury Cornu (Série : Rassemblement contre les violences sexistes et sexuelles – Paris – 25/11/20)

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